Le journal d'un super-héros
Vendredi 2 novembre 2012,
Cette semaine, toujours pas de petits chats à sauver (Youtube doit pourtant en regorger, mais je n'avais pas le courage d'y aller). Alors, je m'attarde sur une information certes assez peu récente, mais importante à mes yeux.
L'entrée de "LOL" au Petit Robert.
« Cher Robert,
Je te prierai de ne plus te foutre de notre gueule, une expression que, j'espère bien, tu as intégré dans tes belles pages en papier recyclé. En plus d'éditer ton dictionnaire de l'année 2013 alors que nous n'avons pas encore fêté la venue de l'été 2012, tu as un comportement éhonté. LOL n'est en effet pas un mot, pas plus que Cindy Sander n'est une chanteuse.
A l'avenir, je te demanderai donc de faire preuve de plus de maturité, et de devenir enfin un "grand" dictionnaire.
Cordialement,
W., francophone et pro-Larousse.
PS : Mes excuses aux amoureux des papillons. »
Désolé pour tous ceux qui étaient encore bernés d'illusions. Car oui, "LOL" est bien entré dans le dictionnaire. D'ailleurs, il sera bientôt suivi de "kikoo", "kévin" ou encore "/brique/".
Et pour vous détruire encore plus, j'insiste sur le fait qu'il ne s'agit PAS ici de la dernière édition du Dico des mots, mais bien de celle du Petit Robert. Paix aux âmes de Richelieu et Valentin Conrart, pères fondateurs de l'Académie française.
Fort heureusement pour nos fragiles cerveaux, il existe encore des dictionnaires à peu près purs, comme le grand Larousse (n'y voyez là aucune mention à une quelconque opinion politique) qui n'a pas succombé à cette infamie de langage (bien que l'opprobre éternelle se soit tout de même jetée sur lui pour avoir ajouté des verbes comme "tweeter" ou modifié la définition de "ami" et "mur" en faveur des réseaux sociaux).
Satan a enfin sa propre bible.
A cette occasion, je remercie également l'Académie française pour sa lenteur de réflexion (même si je regrette de ne pouvoir sauver ses membres à la lumière de leur âge). En effet, étant arrivés à la lettre R en 22 ans, il y a fort à parier que l'honteux acronyme aura disparu de notre vocabulaire quand nos anciens retourneront à la lettre L (par sûr pour "tweet", mais je m'en remets à leur sagesse passéiste). Ou alors, il y a quelques chances pour que je sois déjà mort depuis un petit bout de temps (de manière héroïque, je l'espère).
La nuit est claire. Du haut de sa sinistre bâtisse de l'avenue Coubertin, le vent caressant ses rares cheveux strictement rabattus sur le sommet de son crâne, le directeur savourait un cherry en même temps que sa victoire sur le monde et l'esprit humain.
« Lol. » pensa-t-il, un sourire vicieux fixé sur ses lèvres serrées.
De son élégant balcon forgé d'arabesques et de feuillages dorés, il pouvait voir, à travers les multiples fenêtres qui donnaient sur la rue, des ménages, isolés ou en famille, dont l'éclairage tamisé laissait deviner les activités. Télévision, ordinateur, téléphone... Pas un seul Scrabble à l'horizon, aucun vieillard penché sur son mot croisé, et pourtant, la réussite lui ouvrait les bras. Bientôt, il dominerait les Français : il leur imposerait leur vocabulaire, ferait et défairait leur célébrité en proposant au plus offrant son nom dans la partie Noms Propres.
Alors qu'il écoutait le ronronnement des voitures en contrebas, un brouhaha étouffé se distingua dans le couloir. Etonné de la présence tardive d'employés dans le bâtiment, il posa son verre de cherry pour déterminer qui pouvait encore traîner à cette heure-ci. Soudain, trois coups contre la porte lui indiquèrent l'identité des visiteurs.
« Monsieur le directeur ? C'est Matthieu Damon, de la DGSE. Ouvrez immédiatement ! »
Le directeur balaya la pièce du regard, à la rechercher d'un tisonnier pour se défendre, mais il n'y avait pas de cheminée dans son bureau. Qu'importe, il allait devoir s'enfuir.
En tachant de faire le moins de bruit possible, il enjamba le parapet et se laissa glisser tant bien que mal le long des barreau. Il avait certes perdu la souplesse de sa jeunesse, mais ce petit détail ne devait pas l'empêcher de gouverner le monde. Au moment où l'effroyable monsieur Damon défonça la porte (pourtant pas fermée à clef, mais que voulez-vous), le directeur atteignit la balustrade du balcon d'en-dessous. Il se tint une seconde en équilibre sur celle-ci, puis sauta sur le sol. Tandis que les agents affolés le cherchaient dans son bureau, il s'enfuit en courant du siège de sa maison d'édition.
« Il est dans la rue, il s'échappe ! »
Matthieu Damon baragouina quelque chose qui ressemblait fort à une insulte à l'encontre de ses subordonnés, avant de se lancer à la poursuite du traître. Mais déjà, celui-ci mettait en route le moteur de sa Lamborghini Aventador DCI 600CV 60L/100Km et effectuait un démarrage à 60km/h en moins de 3 secondes.
« Même nos Méganes coupées ne seront pas assez puissante pour le rattraper, nous devons lui tendre un piège ! »
Au même moment, au bout de l'avenue apparaissait un mystérieux personnage vêtu d'un costume à la fois élégant et intimidant ; le textile moulant laissait deviner une beauté parfaite et un corps athlétique. Plissant ses yeux d'une manière suave, deux rayons laser bleus jaillirent de ses iris qui crevèrent le pneu de l'automobile luxueuse. Cependant, elle continua sa course effrénée en direction d'une jeune femme qui traversait la route avec une poussette, alors même que le conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule. N'écoutant que son courage, le jeune homme intrigant se jeta au devant de la voiture folle afin de protéger la veuve et l'orphelin. A l'aide de sa musculature impressionnante, il réussit de justesse à stopper la Lamborghini. Dans un même mouvement, il adressa un sourire amical à la jeune mère sauvée puis sortit violemment le directeur de sa voiture. Il le ligota à un lampadaire et disparut presque aussitôt.
Quand l'agent Damen arriva sur les lieux, il fut très surpris de trouver le fugitif ainsi capturé. Sur son front, un post-it indiquait :
« Cadeau de Noël en avance. L'humble W. »
***
Depuis la haute tour de verre qui s'élève au centre de Paris, un homme contemplait le ciel en se demandant si la température extérieure correspondait bien à celle indiquée par sa collègue plus tôt dans la soirée. Il se retourna et hocha la tête.
« Merci à vous, monsieur W. Vous avez contribué à l'arrestation d'un de nos pires ennemis. Vous savez combien il est important pour nous de préserver l'équilibre précaire de notre langue. De lui dépend notre audience, et puisque nos téléspectateurs meurent déjà par dizaines chaque jour... »
Son interlocuteur lui serra la main.
« C'est toujours un plaisir, monsieur Romejko. »